5 – LES RENCONTRES
Encore émue de la rencontre qu’elle venait de faire, Hélène, qui avait pressé le pas, s’arrêta stupéfaite au seuil de son domicile.
Devant elle se dressait la silhouette d’une femme, jeune, élégante, à la toilette tapageuse : Sarah Gordon.
— Enfin ! dit l’Américaine, cependant que dans ses yeux brillait un éclair de triomphe.
— Que voulez-vous de moi ? Comment se fait-il que vous soyez ici ?
— Que vous importe ? J’ai simplement besoin de vous parler. Oserez-vous me recevoir chez vous ?
— Suivez-moi.
Quelques instants plus tard, les deux femmes étaient dans la modeste demeure de la fille de Fantômas.
C’était un appartement étriqué, petit, composé de deux pièces qu’Hélène avait louées meublées, et dans lesquelles s’affirmait nettement le mauvais goût banal d’un logeur qui visait à l’économie. L’Américaine croisa les bras et fixant Hélène de son regard soupçonneux chargé de colère, elle interrogea :
— Oserez-vous me soutenir encore, mademoiselle, que vous êtes la maîtresse de Dick ?
Hélène avait donné sa parole, et il lui était impossible de rompre le pacte mystérieux qu’elle avait conclu avec Dick. Sans regarder son interlocutrice, courbant les épaules et baissant les yeux, la jeune fille déclara :
— Dick est mon amant.
— Vous êtes odieuse, mademoiselle, d’avouer semblable chose devant moi. Moi qui suis aimée de Dick, moi qui l’aime.
— Je n’y puis rien, les faits sont là indiscutables, et le passé ne nous appartient ni à l’une ni à l’autre.
— Mademoiselle, aimez-vous Dick ?
Cette fois, à cette question, Hélène pouvait répondre honnêtement :
— Non, dit-elle de la façon la plus catégorique.
Sarah soupira profondément :
— Alors pourquoi êtes-vous sa maîtresse ?
— Parce que… parce que cela est, voilà tout.
— Vous êtes la maîtresse de Dick et vous ne l’aimez point ? Alors, je vous en prie, promettez-m6i de le quitter, promettez-moi que vous ne serez désormais plus rien pour lui. Si vous saviez combien je suis éprise. Tenez, je vous avais dit, l’autre jour, que j’étais décidée à retourner en Amérique, à partir avec ou sans lui, eh bien, j’y ai renoncé. Je n’ai pas pu le faire, je suis restée, lâchement.
Hélène, cependant, se sentait peu à peu gagnée par la douleur très sincère de cette malheureuse, à qui la richesse n’apportait évidemment pas le bonheur. Et elle faillit lui avouer qu’elle était toute prête à accéder à ses désirs. Elle aussi ne demandait qu’une chose, c’était de ne plus jamais voir Dick, de ne plus le rencontrer. Mais elle se souvenait du serment terrible qu’elle avait fait, quinze jours auparavant, lorsqu’elle était en tête à tête avec ce mystérieux personnage. Et puis, un doute lui venait. Comment Sarah Gordon se trouvait-elle chez elle ? Qui avait pu lui communiquer son adresse ? Quelle était la nouvelle machination que l’on ourdissait contre elle ? Et, résolue désormais à ne rien modifier aux promesses qu’elle avait faites, Hélène, dissimulant ses véritables intentions, déclara :
— Je ne peux rien vous promettre, mademoiselle, bien au contraire, et je continuerai à être la maîtresse de Dick, tant qu’il lui plaira d’être mon amant.
— C’est bien, proféra l’Américaine, la guerre est déclarée entre nous, mademoiselle.
— Comme il vous plaira.
— Puisque vous ne voulez pas céder, je ne céderai pas non plus. Je me suis abaissée, voici un instant, à vous supplier et vous m’avez montré que vous n’aviez point de cœur, tant pis ! Puisque la douceur n’agit pas sur vous, j’agirai par la force. Ah vous êtes bien la digne fille de votre père.
Hélène blêmit, mais se mordit les lèvres pour ne pas répondre. L’Américaine continua :
— Fantômas est en prison, tant mieux, mais vous y manquez et votre liberté, mademoiselle, je vous en préviens, ne durera pas longtemps. J’ai des motifs suffisants pour vous faire arrêter. Croyez que rien désormais ne pourrait m’en empêcher. Ah, vous ne savez pas ce que c’est que la ténacité d’une femme jalouse. Et ce que j’ai manqué à Enghien, je le réussirai à Paris.
Sarah Gordon venait de bondir vers la porte du modeste appartement, elle la claqua derrière elle, on entendit son pas menu et précipité trébucher dans l’escalier sombre.
***
Il y avait eu, en effet, entre Hélène et Dick, un entretien mystérieux et secret, au cours duquel des propos tellement graves avaient été échangés, que la jeune fille, pour rien au monde, n’aurait voulu les révéler, même à l’être qu’elle chérissait le plus au monde, même à Jérôme Fandor.
Hélène s’était endormie fort tard dans la nuit, et, terrassée par la fatigue, elle reposait encore, bien que la matinée fût fort avancée, lorsqu’un coup discret, frappé à sa porte l’éveilla en sursaut.
— Qui va là ? Que me veut-on ? demanda-t-elle, toute pâle à l’idée que peut-être Sarah Gordon avait déjà mis ses menaces à exécution, que sa retraite était découverte, que la police venait l’appréhender.
Une voix cependant, lui répondait et Hélène frissonna. Ce n’était point la police, c’était Dick, le mystérieux acteur qui voulait lui parler.
Quelques instants après, l’artiste était devant elle.
Hélène était de plus en plus perplexe. Comment celui-ci savait-il désormais son adresse, de même que Sarah la veille au soir avait su où elle demeurait ?
Dick rougit imperceptiblement :
— Votre adresse, dit-il, je l’ai eue par le fait d’une indiscrétion. Il y a trois jours, mademoiselle, vous écriviez au policier Juve pour l’informer des aventures qui vous étaient survenues, et demander, je crois, sa protection. Vous lui disiez où il pourrait vous joindre.
— C’est vrai, déclara Hélène, toute pâle. Comment se fait-il que Juve vous l’ait communiquée ?
— J’ai été incorrect, vous dis-je, interrompit l’acteur en esquissant un sourire, mais nécessité n’a pas de loi, il me fallait savoir où vous étiez, j’ai vu cette lettre non décachetée chez Juve, je l’ai prise, ouverte, voilà pourquoi je suis chez vous.
— C’est indigne, monsieur !
— Je l’avoue, mademoiselle, mais il fallait que je vous voie et surtout que je m’assure de la façon dont vous respectiez les promesses faites.
Hélène comprit alors pourquoi Sarah Gordon était venue la voir la veille. On avait voulu l’éprouver. Dick, sans doute, avait envoyé chez elle l’Américaine pour s’assurer que la fille de Fantômas tiendrait sa promesse.
Elle foudroya l’acteur du regard, puis, s’efforçant de rester calme, cependant que sa voix tremblait, elle proféra, hautaine et dédaigneuse :
— Il est difficile, monsieur, même pour un cerveau très imaginatif, de concevoir semblable ignominie, je vous en fais mon compliment.
L’acteur rougit, fronça le sourcil :
— Là n’est pas la question, déclara-t-il.
Et il ajoutait, cependant qu’il se dirigeait vers la porte, dans l’intention de se retirer :
— Je suis venu simplement pour m’assurer de votre présence et aussi pour vous dire qu’il fallait encore continuer comme précédemment, plus peut-être, à soutenir devant Sarah Gordon que je suis votre amant.
— J’allais justement vous dire, à mon tour, monsieur, qu’il me sera désormais impossible de continuer cette abominable comédie.
— Vraiment ? À votre aise ! Mais dans ce cas, je vous préviens que si vous reprenez votre parole, je m’estimerai délié de mon serment à votre égard.
— Non, non, je vous en prie ! Puisqu’il en est ainsi, ne changeons rien à ce que nous avons décidé, je ne vous rendrai pas votre parole et puisque vous l’exigez, je tiendrai mon serment jusqu’à ce qu’il vous plaise de me faire dire le contraire.
Dick s’en était allé déjà depuis quelques instants et la malheureuse Hélène demeurait effondrée, pensive, immobile, au milieu de la pièce.
Décidément, rien à faire : tout ce qu’elle faisait là avait un but unique, qui était de servir la cause détestable de son père.
***
— Eh bien, Juve ?
— Eh bien, Fandor ?
Les deux amis étaient en tête à tête, le policier debout dans son cabinet, orientait son regard inquisiteur vers le journaliste, qui, à califourchon sur une chaise, levait sur Juve des yeux étonnés, qu’il s’efforçait de rendre calmes, mais au fond desquels brillait une secrète angoisse.
— J’espère, poursuivit Juve, que tu ne crois pas un mot de ce que cette petite péronnelle, aussi exaspérante qu’exaspérée, est venue nous raconter.
— Bien entendu, Juve, je n’en crois rien, déclara Fandor, mais je vous avouerai tout de même que c’est agaçant, pour ne pas dire plus, d’entendre tramer dans la boue, de la sorte, la femme que l’on aime.
— Évidemment, fit Juve, évidemment, je ne dis pas, mais il y a autre chose, Fandor.
— Et quoi, mon bon Juve ?
Juve et Fandor étaient seuls depuis quelques instants, et s’ils étaient ainsi étonnés, perplexes, cela tenait à ce qu’ils venaient de recevoir une étrange visite. Sarah Gordon était venue voir le policier. Elle avait, assurait-elle, de graves révélations à lui faire, mais, apercevant Fandor, elle s’était instinctivement tue.
Juve l’avait mise à son aise, en lui disant alors qu’elle pouvait parler sans crainte devant le journaliste, un autre lui-même, assurait-il.
Et dès lors, avec une joie cruelle, car Sarah Gordon se rendait parfaitement compte du mal qu’elle allait faire à Fandor en parlant, puisqu’elle n’ignorait point que le journaliste était épris d’Hélène, racontait devant ce dernier, au policier, ce que la fille de Fantômas lui avait avoué à plusieurs reprises. Avoué, n’était même pas le mot. Hélène s’était vantée d’être la maîtresse de Dick, Hélène avait juré qu’elle le serait encore tant qu’il plairait à l’acteur.
Et, cependant que Juve écoutait ce récit, avec une moue sceptique, Fandor pâlissait. Mais il ne prononça pas une parole. Lui aussi savait se dominer.
Juve, toutefois, avait interrompu Sarah Gordon :
— Pardon, mademoiselle, avait-il dit de sa voix grave et pondérée, mais que M. Dick soit ou non l’amant de cette Mlle Hélène, non seulement je n’y puis rien, mais encore, cela ne me regarde pas. Cela ne nous regarde pas.
— C’est possible, déclara alors Sarah Gordon, mais, en tant que policier, j’imagine, monsieur Juve, que vous n’hésiterez pas un seul instant à mettre la fille de Fantômas en état d’arrestation. Je porte plainte contre elle, une plainte formelle. Elle s’est introduite dans mon domicile, à Enghien, elle m’a menacée.
— De quoi ?
— Elle m’a menacée, et je le prouverai. En outre, la fille de Fantômas, monsieur Juve, allait être arrêtée par la police, lorsqu’elle s’est emparée de l’automobile des agents de la Sûreté et s’est sauvée avec. Je l’ai vue, de cela je pourrai témoigner. Si vous ne voulez pas recevoir ma plainte, il en est d’autres qui l’accueilleront.
Juve avait enfin l’air d’ajouter foi à ces déclarations, et il promit à l’Américaine que, d’ici fort peu de temps, elle aurait la satisfaction d’apprendre que la personne coupable de si noirs forfaits était sous les verrous.
Et dès lors, Sarah Gordon, qui ne rêvait que d’une chose, c’était de mettre le mur infranchissable d’une prison entre Hélène et Dick, s’en alla rassurée.
Fandor alors, avait dit à Juve :
— J’espère que vous ne comptez pas mettre à exécution la promesse que vous avez faite à cette femme.
Mais Juve s’était contenté de hausser les épaules. Ils avaient repris leur entretien et Juve avait déclaré :
— Il y quelque chose qui me chiffonne… Certes, comme toi, je suis convaincu qu’Hélène n’est en aucune façon la maîtresse de Dick, mais je suis également certain qu’elle en a fait la déclaration, l’aveu formel à cette malheureuse Américaine qui, depuis lors, est complètement affolée. Si Hélène a parlé de la sorte, si elle s’est accusée d’avoir Dick pour amant, alors que cela n’est pas vrai, j’en suis sûr, c’est qu’il y a un motif caché, et un motif puissant sans doute, car on ne se déshonore pas de gaieté de cœur, on n’aime pas à crier ses amours sur les toits, surtout, Fandor, lorsque, comme Hélène, on aime ailleurs.
Le journaliste serra les mains de Juve :
— Merci, dit-il, de ces encouragements que vous me prodiguez. Elle doit avoir ses raisons.
Juve approuva :
— Nous sommes en présence d’un écheveau. Il va s’agir de le débrouiller.
Le journaliste prit son chapeau.
— N’ayez crainte Juve, ce ne sera pas long. Je cours rue Ravignan, puisque c’est là, nous a dit Sarah Gordon, que l’on peut rencontrer Hélène, et je tirerai l’affaire au clair.
Juve l’arrêta par le bras :
— Doucement, petit, fit-il, doucement, pas de gaffe. Je veux à mon tour, que tu m’obéisses, et que tu procèdes comme je te le dirai. Il ne s’agit pas d’aller questionner Hélène, qui, sans doute, ne te répondrait pas, sans quoi, spontanément, elle t’aurait averti du mensonge qu’elle méditait, car elle doit très bien comprendre que si ce qu’elle crie sur les toits te parvient aux oreilles, tu en souffriras terriblement.
— Alors quoi ?
— Alors, il faut que tu connaisses le secret d’Hélène, sans être obligé de le lui demander.
— C’est de l’espionnage que vous me conseillez de faire.
— Inutile d’employer de semblables grands mots. Je te recommande une enquête discrète, voilà tout.
Quelques instants plus tard, les deux hommes se quittaient et Fandor, descendant précipitamment l’escalier de Juve, se retrouvait sur la place Saint-Pierre.
Il était tout près de la rue Ravignan. Il ne s’y rendit pas.
Après une légère hésitation, le journaliste s’était dit :
— Juve a raison ! Je ferai comme il le désire.
Et Fandor était rentré chez lui, rue Richer.
***
— À vous, la petite mère, empoignez-moi cet écorché et passez-le à l’eau de Javel !
— Jésus-Marie, si c’est des mots à employer et des choses à faire. Plus souvent que je resterai dans une taule pareille, qu’on se couche à six heures du matin, et que c’est à cinq heures du soir qu’il faut commencer le ménage. Quel ménage, encore ! Balayer des ordures dans l’atelier, astiquer le museau d’un tas de bonshommes en plâtre, et avoir des raisons quand on casse une vieille potiche.
— Hé, la petite mère, avez-vous acheté de la boustifaille, je crève de faim ?
— Vous pouvez crever tant que vous voudrez, de faim ou d’autre chose, moi ça m’est bien égal, car je vous donne mon compte. C’est trente-cinq sous que vous me devez, M. Sunds, payez-moi et je m’en vais.
Le personnage auquel s’adressait cette requête comminatoire, n’était autre que le Danois Sunds. Il était installé dans un vaste local de la place du Tertre, qui lui servait à la fois d’atelier, de chambre à coucher et d’usine.
Sunds fabriquait toutes sortes de choses et si, dans un coin de son logement, s’amoncelaient des chevalets et des toiles qui pouvaient le faire passer pour peintre, on trouvait dans un autre, de la terre glaise et des truelles qui, par leur présence, laissaient entendre que leur propriétaire était sculpteur, ou alors maçon, comme disaient les mauvaises langues.
Mais on aurait également pu qualifier Érick Sunds de pratiquer la magie noire et l’alchimie. Car, sur une sorte de fourneau installé dans l’âtre de la cheminée, cuisaient sans cesse toutes sortes de liquides odoriférants ou de pâtes nauséabondes.
Érick Sunds faisait de tout, en effet. Il était réparateur d’objets d’art, artiste peintre, sculpteur, fabricant de meubles anciens, et aussi reproducteur de pièces authentiques qu’il copiait d’une merveilleuse façon.
L’existence du Danois était fort bohème. Pendant quelques semaines, son intérieur avait eu quelques vagues apparences de régularité. C’était au moment où il vivait maritalement avec Nadia la Circassienne. Mais le Danois, inconstant, en avait eu vite assez de cette brune maîtresse et avait été fort content de la voir courtisée dans le restaurant où ils allaient le plus souvent prendre leurs repas, par l’Italien Mario Isolino. Et un certain soir, ou plutôt un certain matin qu’il était rentré fort tard à son domicile, Érick Sunds avait poussé un profond soupir de soulagement en s’apercevant que Nadia la Circassienne ne l’avait pas précédé.
Il avait compris, à l’absence de ses vêtements qu’il constata, qu’elle était partie pour ne plus revenir.
— Ouf, s’était dit le Danois, me voilà veuf désormais, et pour longtemps.
Puis, avec cette inconséquence qui est le propre et le charme des caractères artistes, il s’était immédiatement dit, après avoir dormi deux heures :
— Il va falloir que je la remplace.
Et il était parti, ayant fait une toilette sommaire, pour battre le quartier de Montmartre, avec l’intention bien arrêtée d’y trouver une maîtresse.
Érick Sunds n’avait pas de chance ce jour-la, il n’avait trouvé en tout et pour tout, qu’une ancienne marchande de quatre-saisons qui cherchait une place de femme de ménage dans un intérieur bourgeois.
Sunds lui avait dit :
— J’ai votre affaire, venez chez moi, la place est excellente, et aussi bourgeoise que possible, avec cette différence toutefois que la bourgeoise n’existe pas.
Cela avait duré environ quarante-huit heures. Puis la marchande de quatre-saisons avait donné son compte à Sunds, ou, pour mieux dire, le lui avait demandé. Elle n’était pas difficile, mais elle en avait assez de vivre dans cet effroyable capharnaüm. Elle avait dit à son maître ses vérités. Sunds ne s’était pas ému, il avait payé et dignement reconduit à la porte la femme de ménage. Il allait la lui fermer au nez, pour éviter les injures que décoche toujours la bonne qui s’en va, mais son attention fut soudain retenue par une assez curieuse apparition, qui surgissait au coin de la place.
Érick Sunds, sans plus s’occuper désormais de son ancienne femme de ménage, regarda venir vers lui un jeune ouvrier à la mine délurée, intelligente, qui traînait ses savates sur le trottoir, avec ce déhanchement particulier de tous les gaillards qui se sentent trop jolis garçons pour se donner du mal et travailler.
— Un modèle probablement, pensa Sunds. C’est curieux que je ne le connaisse pas, et cependant, il me semble que j’ai déjà vu cette bobine-là quelque part.
Sunds resta sur le seuil de sa porte. Le jeune homme vint à passer, se dandinant, avançant d’un pas nonchalant.
— Hé là, interrogea le Danois, qu’est-ce que tu cherches par ici ?
Le passant se retourna, considéra Sunds des pieds à la tête, d’un air assez méprisant, puis, d’une voix qu’il semblait s’efforcer de rendre grasse et faubourienne, il déclara :
— Je cherche du turbin, je suis fauché comme les blés. Rien bouffé depuis deux jours !
— Qu’est-ce que tu sais faire, petit ?
— Moi, fit le jeune homme, mais comme tous les autres, rien et tout.
— Rien et tout, c’est bien dans le genre de ce qu’il me faut. Dis voir, petit, poursuivait-il, des fois qu’on te donnerait la croûte et le pieu, resterais-tu par ici à faire des menus travaux ? Balayer le plancher, nettoyer le carreau, aller au marché, faire la cuisine, poser à l’occasion ?
Érick Sunds n’avait pas achevé, qu’un éclair de satisfaction brillait dans les yeux du jeune garçon. Il déclara, rougissant un peu :
— Je ne suis pas un dur, moi, et du moment que je trouve à coucher et à me nourrir, ça peut toujours marcher, quelque temps au moins.
Quelques instants après, Sunds et le jeune homme étaient attablés chez le marchand de vins. Le Danois payait la bienvenue à son nouvel ami, qui, provisoirement, allait lui servir de bonne à tout faire.
— Au fait, demanda-t-il, en remplissant pour la seconde fois les verres d’un gros vin rouge qu’on leur avait servi, au fait, comment t’appelles-tu ?
— Je m’appelle Daniel.
Tandis que le Danois buvait, le jeune Daniel regardait ce qui se passait dans la rue.
Un observateur peu perspicace aurait affirmé qu’il ne s’y passait rien et peut-être, si l’on avait consulté Sunds, aurait-il été de cet avis. Mais Daniel, semblait-il, avait remarqué quelque chose, quelqu’un. Ce quelqu’un c’était un vieillard à la grande barbe blanche, et qui s’acheminait à petits pas. Il portait sur les épaules une lourde besace, il s’appuyait sur un bâton.
Il semblait bien fatigué, le pauvre homme et, sans doute, le voyage qu’il avait effectué pour parvenir jusqu’au sommet de Montmartre lui avait été fort pénible ! C’était pour cela, évidemment, qu’il s’était assis, sur le bord du trottoir, à l’angle de la place du Tertre, presque en face de la maison où se trouvait l’atelier du Danois Érick Sunds.
Et là, semblant vouloir s’endormir désormais, il demeurait les yeux obstinément clos.
Dormait-il véritablement, cependant, et d’où venait-il, ce vieillard ?
Avant d’arriver à Montmartre, on l’avait vu monter la rue Rochechouart, et lorsqu’il avait pris cette rue au carrefour Lafayette, c’est qu’il venait de déboucher de la rue de Trévise dans laquelle il s’était engagé alors qu’il sortait d’une maison de la rue Richer.
Ce vieillard, en effet, qui désormais se reposait au sommet de Montmartre, n’était autre, fort bien grimé, ma foi, que le journaliste Jérôme Fandor.